Arts et pratiques · 7 min de lecture
Opéra de Pékin : rôles, visages peints et Mei Lanfang
L'opéra de Pékin (京剧) : les troupes de l'Anhui en 1790, le kunqu, les rôles 生 旦 净 丑, les couleurs des visages peints, Mei Lanfang et l'UNESCO.
Couleurs des tonsā ton 1á ton 2ǎ ton 3à ton 4a neutre
1790 : les troupes de l'Anhui arrivent à Pékin
L'opéra de Pékin naît d'un anniversaire. En 1790, pour les 80 ans de l'empereur Qianlong (乾隆), des troupes venues du Sud montent à la capitale. La première est la troupe Sanqing (三庆), qui chante surtout sur l'air erhuang ; les troupes Sixi (四喜), Hechun (和春) et Chuntai (春台) suivent. On les appelle les « quatre grandes troupes de l'Anhui » (四大徽班), et l'épisode est resté dans l'histoire sous le nom de « l'entrée des troupes de l'Anhui à Pékin » (徽班进京). D'abord réservé à la cour, leur théâtre est ensuite ouvert au public.
Vers 1828, des acteurs du Hubei arrivent à leur tour et jouent avec les troupes de l'Anhui. Leurs deux familles d'airs, le xipi (西皮) et l'erhuang (二黄), se fondent en un nouveau style, d'abord appelé pihuang (皮黄) ; il absorbe aussi d'autres traditions, dont le kunqu et le qinqiang. Au contact de la prononciation de Pékin, il prend un accent de la capitale. On considère généralement qu'il est pleinement formé vers 1845.
Son nom a changé avec celui de la ville : 京剧 (jīngjù, « théâtre de la capitale ») ou 京戏 ; 平剧 entre 1928 et 1949, quand Pékin s'appelait Beiping ; 京剧 de nouveau en Chine continentale après 1949, tandis qu'à Taïwan on parle de « théâtre national » (国剧). À partir de 1884, l'impératrice douairière Cixi devient une spectatrice assidue, ce qui assoit sa supériorité sur les formes plus anciennes. En Chine, on le présente volontiers comme une « quintessence nationale » (国粹).
京剧 fait partie du vocabulaire du HSK 3.
京剧
jīngjùl'opéra de Pékin
四大徽班
sì dà Huībānles quatre grandes troupes de l'Anhui
徽班进京
Huībān jìn Jīngles troupes de l'Anhui entrent à Pékin
Le kunqu, l'aîné raffiné
Avant l'opéra de Pékin, l'art dramatique de la cour, c'était le kunqu (昆曲). Il vient d'un style de chant de Kunshan (昆山), près de Suzhou, né à la fin des Yuan ou au début des Ming ; selon Wikipédia en chinois, c'est après les améliorations qu'y apporte Wei Liangfu (魏良辅), au XVIe siècle, qu'il devient vraiment le kunqu. Du XVIe au XVIIIe siècle, le kunqu domine la scène chinoise ; on le surnomme « l'ancêtre des cent théâtres ».
Sa pièce la plus célèbre est Le Pavillon aux pivoines (牡丹亭), de Tang Xianzu (汤显祖), sous les Ming. L'UNESCO le décrit ainsi : une structure et une mélodie dynamiques, des rythmes d'une grande virtuosité, un système complexe de chorégraphies, d'acrobaties et de gestes symboliques, des rôles de jeune premier, de premier rôle féminin, de vieillard et de comiques, accompagnés par une flûte de bambou, un petit tambour, des claquettes de bois, des gongs et des cymbales.
L'opéra de Pékin lui a beaucoup emprunté : selon Wikipédia, une bonne partie de ses conventions de scène et de ses principes esthétiques, et bien des pièces de ses débuts sont des adaptations du kunqu ou d'autres théâtres plus anciens. Mais il simplifie le chant et ajoute de vraies acrobaties.
Le kunqu décline à partir du XVIIIe siècle, car il exige beaucoup de connaissances de son public. Selon l'UNESCO, des 400 airs qu'on chantait encore régulièrement au milieu du XXe siècle, seules quelques dizaines sont encore interprétées. L'UNESCO l'a proclamé chef-d'œuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité dès 2001, puis l'a inscrit sur la Liste représentative en 2008.
昆曲
Kūnqǔle kunqu
牡丹亭
Mǔdān TíngLe Pavillon aux pivoines
Quatre familles de rôles : 生, 旦, 净, 丑
Sur une scène d'opéra de Pékin, chaque acteur se spécialise dans un type de rôle, un « emploi » (行当), qui a son propre style de chant, ses costumes et son maquillage. Il y en a quatre grands : 生, 旦, 净 et 丑. Wikipédia en chinois en compte un cinquième, le 末, qui jouait les hommes âgés de second plan et s'est fondu dans les rôles 生.
Longtemps, tous ces rôles ont été tenus par des hommes. Les empereurs Qing ont interdit plusieurs fois les actrices, à partir de 1671 ; en 1772, Qianlong les bannit toutes de Pékin. Des femmes montent en scène officieusement à partir des années 1870, et l'interdiction est levée en 1912. Les hommes qui jouent les rôles féminins restent pourtant très appréciés : Mei Lanfang, dont on reparle plus bas, était l'un d'eux.
Le clown, 丑 (chǒu), porte un nom homophone du mot « laid », qui s'écrit d'ailleurs 丑 lui aussi en caractères simplifiés. Selon une croyance traditionnelle que rapporte Wikipédia, la laideur alliée au rire chassait les mauvais esprits. On le reconnaît à la tache de blanc qui entoure son nez ; il parle souvent le dialecte courant de Pékin, et il a le droit d'improviser.
| Rôle | Qui joue-t-il ? | Quelques sous-types |
|---|---|---|
| 生 shēng | les hommes, rôles principaux | 老生 (hommes mûrs et dignes), 小生 (jeunes hommes), 武生 (guerriers acrobates) |
| 旦 dàn | tous les rôles féminins | 青衣 (femmes vertueuses), 花旦 (femmes vives, non mariées), 刀马旦 (jeunes guerrières), 老旦 (femmes âgées) |
| 净 jìng | les hommes au visage peint, caractères forts (on dit aussi 花脸) | 铜锤花脸 (généraux loyaux, rôles chantés), 架子花脸 (personnages complexes), 武净 (rôles acrobatiques) |
| 丑 chǒu | les clowns, souvent seconds rôles | 文丑 (civils : marchands, geôliers), 武丑 (acrobates) |
生
shēngrôle masculin
旦
dànrôle féminin
净
jìngrôle au visage peint
丑
chǒuclown ; laid
Les visages peints (脸谱) et leurs couleurs
Les maquillages de l'opéra chinois s'appellent 脸谱 (liǎnpǔ), de 脸, « visage » ; Wikipédia en chinois explique le nom par le fait que leurs motifs suivent des modèles fixés. Ils caractérisent surtout les rôles 净, qu'on appelle d'ailleurs aussi 花脸, « visages peints ». Leurs couleurs et leurs lignes disent le caractère du personnage. Selon Wikipédia en chinois, les chercheurs leur voient deux origines : les masques des danses rituelles qui chassaient les démons, et la légende du prince de Lanling, des Qi du Nord, si beau de visage qu'il portait au combat un masque terrifiant pour impressionner l'ennemi.
Pour les trois couleurs les plus connues, les Wikipédia anglaise et chinoise s'accordent :
• rouge : la loyauté, la droiture et le courage, comme Guan Yu (关羽), vénéré comme dieu de la guerre ;
• noir : l'intégrité et la droiture, mais aussi la témérité, comme Bao Zheng (包拯) ou Zhang Fei (张飞) ;
• blanc : la ruse et la perfidie, comme Cao Cao (曹操), au visage entièrement blanchi.
Wikipédia en chinois donne aussi : le jaune pour la cruauté, le bleu pour les caractères emportés, le vert pour les démons et les esprits, le violet pour la droiture sereine, et l'or et l'argent pour les dieux, les bouddhas et les êtres surnaturels, comme le Bouddha ou Sun Wukong, le roi des singes.
Attention au contresens : comme le note Wikipédia en français, en Occident le rouge peut évoquer le danger ou le diable, alors qu'ici il signale un personnage loyal et droit.
脸谱
liǎnpǔle visage peint de l'opéra
花脸
huāliǎnrôle au visage peint
关羽
Guān YǔGuan Yu, au visage rouge
曹操
Cáo CāoCao Cao, au visage blanc
Musique et scène : le jinghu, une table, une chaise
L'opéra de Pékin mêle quatre savoir-faire : le chant, la déclamation, le jeu dansé et le combat, acrobaties comprises. Selon l'UNESCO, la musique donne le rythme du spectacle, crée l'atmosphère et guide le récit. Les « pièces civiles » mettent en avant les cordes et les vents, comme le jinghu et la flûte dizi ; les « pièces militaires », les percussions.
Le jinghu (京胡) est l'instrument vedette : une petite vièle à deux cordes, au son aigu, qui accompagne le chanteur. Selon Wikipédia en chinois, il s'est formé vers 1785, à la fin du règne de Qianlong, à partir de la vièle de l'opéra de l'Anhui ; il est fait de bambou, et sa caisse est tendue de peau de serpent. C'est le joueur de tambour et de claquettes qui dirige l'orchestre.
Sur scène, presque pas de décor. Il y a presque toujours une table et au moins une chaise, qui peuvent devenir, par convention, un rempart, une montagne ou un lit. Un fouet signifie un cheval, une rame un bateau ; faire un grand cercle en marchant, c'est parcourir une longue distance. Les costumes, eux, sont somptueux et disent le rang : jaune pour l'empereur et sa famille, violet pour les hauts fonctionnaires. Leurs longues « manches d'eau » servent à exprimer les émotions.
Le répertoire compte près de 1 400 pièces, tirées surtout de romans historiques ou de récits traditionnels de luttes civiles, politiques et militaires.
京胡
jīnghúle jinghu, vièle de l'opéra de Pékin
舞台
wǔtáila scène
Mei Lanfang, et l'inscription à l'UNESCO
Mei Lanfang (梅兰芳, 22 octobre 1894 – 8 août 1961) est né à Pékin dans une famille d'acteurs d'opéra de Pékin et de kunqu. Il débute sur scène en 1904 au théâtre Guanghe et fait carrière dans les rôles féminins 旦, surtout les femmes pleines de grâce et de raffinement (青衣). Il forme avec Cheng Yanqiu, Shang Xiaoyun et Xun Huisheng les « quatre grands rôles féminins » (四大名旦). Parmi ses rôles célèbres : la concubine Yu dans Adieu ma concubine (霸王别姬), titre que porte aussi le film de Chen Kaige, Palme d'or à Cannes en 1993.
Il est le premier à faire connaître l'opéra de Pékin à l'étranger : au Japon en 1919, en Amérique du Nord en 1930, où Hollywood l'accueille, puis à Moscou et Berlin en 1935, où il impressionne Bertolt Brecht. Pendant l'occupation japonaise, il refuse de chanter pour l'occupant ; selon Wikipédia en chinois, il se laisse même pousser la moustache pour marquer sa rupture avec le camp japonais.
Le 16 novembre 2010, à la 5e session du comité, réunie à Nairobi, l'UNESCO a inscrit l'opéra de Pékin sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Elle le décrit comme un art mêlant chant, déclamation, jeu et arts martiaux, pratiqué dans toute la Chine mais centré sur Pékin, Tianjin et Shanghai, chanté surtout dans le dialecte de Pékin. Il se transmet de maître à élève, par l'enseignement oral, l'observation et l'imitation.
梅兰芳
Méi LánfāngMei Lanfang
霸王别姬
Bàwáng Bié JīAdieu ma concubine
Mots à retenir
京剧jīngjù
opéra de Pékin · HSK 3
戏曲xìqǔ
opéra chinois, théâtre chanté · HSK 6
演员yǎnyuán
acteur, actrice · HSK 3
表演biǎoyǎn
jouer, se produire ; spectacle · HSK 3
舞台wǔtái
scène · HSK 3
角色juésè
rôle · HSK 4
脸谱liǎnpǔ
visage peint (opéra)
颜色yánsè
couleur · HSK 2
服装fúzhuāng
vêtements, costume · HSK 3
Sources
Les références à partir desquelles cette page a été écrite.
- UNESCO, Peking opera, UNESCO Intangible Cultural Heritage, 2010
- UNESCO, Kun Qu opera, UNESCO Intangible Cultural Heritage, 2008
- Peking opera, Wikipedia
- 京剧, 维基百科 (Wikipedia)
- 北平市, 维基百科 (Wikipedia)
- Opéra de Pékin, Wikipédia
- 牡丹亭, 维基百科 (Wikipedia)
- 脸谱, 维基百科 (Wikipedia)
- 京胡, 维基百科 (Wikipedia)
- Kunqu, Wikipedia
- 昆曲, 维基百科 (Wikipedia)
- Mei Lanfang, Wikipedia
- 梅兰芳, 维基百科 (Wikipedia)