Légende · Zuozhuan (épisode daté de 550 av. J.-C.) ; Lienü zhuan (Han) · 6 min de lecture
Meng Jiangnü, les larmes et la Grande Muraille
Meng Jiangnü (孟姜女), dont les larmes font tomber la Grande Muraille : de l'épouse de Qi Liang du Zuozhuan (550 av. J.-C.) à la légende des Qin.
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L'histoire la plus répandue
« Meng Jiangnü pleure devant la Grande Muraille » (孟姜女哭长城) est l'un des « quatre grands récits populaires » de la Chine. Il en existe d'innombrables versions ; voici la forme devenue la plus courante, située sous le Premier Empereur, Qin Shi Huang (秦始皇) :
• à peine marié, le mari de Meng Jiangnü (孟姜女), appelé selon les versions Wan Xiliang (万喜良), Fan Xiliang ou Wan Qiliang, est enrôlé de force pour bâtir la Grande Muraille ;
• l'hiver venu, sans nouvelles de lui, elle part à travers montagnes et rivières lui porter des vêtements chauds ;
• arrivée à la Muraille, elle apprend qu'il est mort à la tâche et qu'il a été enseveli sous le mur ;
• elle pleure si fort qu'un pan de la Muraille s'effondre, découvrant une foule d'ossements ; pour reconnaître ceux de son mari, elle se pique le doigt, et son sang ne pénètre que dans ses os à lui ;
• l'empereur, frappé par sa beauté, veut l'épouser. Elle pose ses conditions et obtient pour son mari des funérailles solennelles, puis elle maudit le tyran et se jette à l'eau, dans la mer ou dans un fleuve selon les versions.
Cette histoire tragique a pourtant commencé par une anecdote sans larmes ni muraille.
孟姜女
Mèng JiāngnǚMeng Jiangnü
孟姜女哭长城
Mèng Jiāngnǚ kū ChángchéngMeng Jiangnü pleure devant la Grande Muraille
秦始皇
Qín ShǐhuángQin Shi Huang, le Premier Empereur
Au départ, l'épouse de Qi Liang (550 av. J.-C.)
Le récit remonte au Zuozhuan (左传), chronique de la période des Printemps et Automnes. En 550 av. J.-C., la 23e année du duc Xiang de Lu, le duc Zhuang de Qi (齐) attaque Ju (莒) ; un de ses officiers, Qi Liang (杞梁), y trouve la mort. Au retour, le duc croise la veuve hors de la ville et lui fait porter ses condoléances. Elle les refuse : si son mari était coupable, il ne mérite pas cet honneur ; sinon, sa famille a encore une maison, et une femme comme elle ne reçoit pas de condoléances en pleine campagne. Le duc va donc les lui présenter chez elle.
C'est tout : pas de larmes, pas de mur qui s'effondre. L'épouse de Qi Liang est ici un modèle de respect des rites, et le Liji rapporte que Zengzi (曾子) la citait comme une femme qui « connaît les rites ».
Le nom même de l'héroïne vient de ce monde-là. À l'époque, Meng (孟) désignait l'aîné ou l'aînée des enfants, et Jiang (姜) était le nom de famille de la maison régnante de Qi : « Meng Jiang » était donc un nom très courant pour les femmes de Qi, et Meng n'était pas à l'origine un nom de famille.
齐侯归,遇杞梁之妻于郊,使吊之。
Qí hóu guī, yù Qǐ Liáng zhī qī yú jiāo, shǐ diào zhī.Le prince de Qi, sur le chemin du retour, rencontra l'épouse de Qi Liang hors de la ville et lui fit porter ses condoléances. (Zuozhuan, duc Xiang, 23e année)
齐侯吊诸其室。
Qí hóu diào zhū qí shì.Le prince de Qi alla présenter ses condoléances chez elle. (même passage)
Sous les Han, des larmes qui font tomber un mur
Les textes suivants ajoutent peu à peu ce qui manque. Dans le Liji (礼记), au chapitre « Tangong », la veuve va au-devant du cercueil et le pleure avec une grande douleur. Dans le Shuoyuan (说苑) de Liu Xiang (刘向), lettré confucéen des Han, elle se tourne vers la muraille de la ville et pleure, et un angle du mur s'écroule.
Dans ses Biographies de femmes exemplaires (列女传, Lienü zhuan), Liu Xiang raconte toute l'histoire. L'épouse de Qi Liang n'a ni enfant ni parent. Elle va pleurer au pied des remparts, près du corps de son mari, et pas un passant ne retient ses larmes. Au bout de dix jours, le mur de la ville s'effondre. Après les funérailles, elle constate qu'elle n'a plus ni père, ni mari, ni fils, et se jette dans la rivière Zi (淄水). Le livre la loue encore d'être fidèle et de connaître les rites.
Pour l'historien Gu Jiegang (顾颉刚), ce changement est révélateur : une femme qui pleure en public sur le corps de son mari va contre les rites qu'incarnait l'épouse du Zuozhuan. Il en concluait que Liu Xiang avait recueilli, sans en voir la portée, des récits venus des villageois.
十日,而城为之崩。
shí rì, ér chéng wèi zhī bēng.Au bout de dix jours, le mur de la ville s'effondra à cause d'elle. (Liu Xiang, Lienü zhuan, « L'épouse de Qi Liang »)
上则无父,中则无夫,下则无子。
shàng zé wú fù, zhōng zé wú fū, xià zé wú zǐ.Au-dessus de moi, plus de père ; à mes côtés, plus de mari ; au-dessous, pas de fils. (même texte)
Sous les Tang, la Grande Muraille
C'est sous les Tang que l'épouse de Qi Liang prend le nom de Meng Jiang, que l'histoire est transportée sous les Qin et que le mari devient un homme enrôlé pour bâtir la Grande Muraille. L'historien Arthur Waldron, cité par Wikipédia en anglais, relie ce changement aux guerres et aux chantiers de murailles qui avaient précédé la dynastie ; Wikipédia en français explique la popularité de la légende à cette époque par les nombreuses levées d'hommes, qui rappelaient à chacun ses propres malheurs.
Un poème du moine Guanxiu (贯休), « L'épouse de Qi Liang », conservé dans l'anthologie Quan Tangshi, montre ce tournant. Wikipédia en chinois y voit le premier texte qui situe l'histoire sous les Qin et fait tomber non plus un mur de ville, mais la Grande Muraille. Au premier cri de la veuve, le mur s'effondre ; au second, les os de Qi Liang sortent de terre.
Parmi les manuscrits retrouvés à Dunhuang, des ballades apportent d'autres éléments de la version moderne : les chansons où l'épouse apporte des vêtements d'hiver, et l'épreuve du sang qui permet de reconnaître les os du mari.
秦之无道兮四海枯,筑长城兮遮北胡。
Qín zhī wú dào xī sì hǎi kū, zhù Chángchéng xī zhē běi Hú.Les Qin, sans vertu, ont desséché les quatre mers ; ils bâtissent la Longue Muraille pour arrêter les barbares du Nord. (Guanxiu, « L'épouse de Qi Liang », Quan Tangshi, livre 826)
一号城崩塞色苦,再号杞梁骨出土。
yì háo chéng bēng sài sè kǔ, zài háo Qǐ Liáng gǔ chū tǔ.À son premier cri, le mur s'effondre et la frontière s'assombrit ; à son second cri, les os de Qi Liang sortent de terre. (même poème)
Le Premier Empereur, la mer et le temple de Shanhaiguan
Le Premier Empereur n'a pas toujours fait partie de l'histoire. Selon Wikipédia en anglais, il n'y prend vraiment place que dans les versions des Song, quand il est devenu le méchant par excellence ; Wikipédia en français fait remonter ce lien aux Tang. Toujours selon Wikipédia en anglais, les versions des Ming font se jeter l'héroïne dans l'océan.
Wikipédia en français compte huit localités qui se disent son lieu de naissance et des temples dans plusieurs provinces, mais c'est le temple de Meng Jiangnü (孟姜女庙), aussi appelé « temple de la femme fidèle » (贞女祠), à Qinhuangdao, dans le Hebei, qui passe aujourd'hui pour le site « orthodoxe ». Il se dresse sur une colline derrière le village de Wangfushi (望夫石, « la pierre d'où l'on guette son mari »), à environ 6 km à l'est de la ville de Shanhaiguan (山海关), près de l'extrémité orientale de la Grande Muraille des Ming ; la statue de Meng Jiangnü y regarde la mer. On fait parfois remonter ses origines aux Song ou plus haut ; il a été construit ou reconstruit en 1594, sous les Ming. Saccagé pendant la Révolution culturelle, il a été rebâti depuis.
Dans le nord de la Chine, le 1er jour du 10e mois lunaire est la fête des vêtements d'hiver (寒衣节), jour où l'on honore les ancêtres. Une légende de cette région en fait le jour où Meng Jiangnü arriva à la Muraille avec ses vêtements chauds.
Gu Jiegang et la naissance des études de folklore
Ces étapes ont été reconstituées au XXe siècle par l'historien Gu Jiegang (顾颉刚, 1893-1980), l'un des fondateurs des études de folklore en Chine. En 1924 et 1925, il publie dans l'Hebdomadaire des chansons populaires de l'université de Pékin une grande étude de la légende, en neuf numéros spéciaux où il rassemble chansons, images, inscriptions et textes religieux. Avec ses étudiants, il est le premier à relier l'anecdote du Zuozhuan, le récit de Liu Xiang et la Meng Jiangnü des Tang et des Song. Pour eux, la légende montrait la victoire du sentiment sur les rites, des femmes sur le pouvoir et du peuple sur les élites. Leurs travaux font de Meng Jiangnü, dans les années 1920, le premier des grands récits populaires chinois.
Son sort a ensuite suivi la politique. Pendant la Révolution culturelle, alors que Mao Zedong s'identifiait au Premier Empereur comme grand unificateur de la Chine, Meng Jiangnü est dénoncée comme une ennemie de l'empereur, favorable à Confucius. La légende est de nouveau célébrée aujourd'hui : en 2006, elle a été inscrite sur la première liste nationale du patrimoine culturel immatériel.
Mots à retenir
长城Chángchéng
la Grande Muraille · HSK 3
哭kū
pleurer · HSK 2
眼泪yǎnlèi
larmes · HSK 4
丈夫zhàngfu
mari · HSK 4
妻子qīzi
épouse · HSK 4
衣服yīfu
vêtements · HSK 1
冬天dōngtiān
hiver · HSK 2
皇帝huángdì
empereur · HSK 6
Sources
Les références à partir desquelles cette page a été écrite.
- 春秋左氏傳 · 襄公 (二十三年), 维基文库 (Wikisource)
- 禮記 · 檀弓下, 维基文库 (Wikisource)
- 劉向 (Liu Xiang), 說苑 · 卷十一, 维基文库 (Wikisource)
- 劉向 (Liu Xiang), 列女傳 · 卷四 · 齊杞梁妻, 维基文库 (Wikisource)
- 貫休 (Guanxiu), 全唐詩 · 卷八百二十六 · 杞梁妻, 维基文库 (Wikisource)
- Lady Meng Jiang, Wikipedia
- 孟姜女, 维基百科 (Wikipedia)
- Meng Jiangnü, Wikipédia
- Duke Xiang of Lu, Wikipedia
- Gu Jiegang, Wikipedia
- 孟姜女庙, 维基百科 (Wikipedia)
- 寒衣节, 维基百科 (Wikipedia)