Roman classique · Attribué à Luo Guanzhong (XIVe s.), édition de 1522 · 8 min de lecture
Le Roman des Trois Royaumes : histoire et légende
Le Roman des Trois Royaumes (XIVe s.), de Liu Bei, Cao Cao et Zhuge Liang : la part d'histoire, la part de légende et les expressions qu'il a laissées.
Couleurs des tonsā ton 1á ton 2ǎ ton 3à ton 4a neutre
Un roman sur la chute des Han
Le Roman des Trois Royaumes (三国演义) est un roman historique chinois que l'on date en général du XIVe siècle, entre la fin des Yuan (元朝) et le début des Ming (明朝). Il couvre près d'un siècle d'histoire : de la révolte des Turbans jaunes (黄巾), qui éclate en 184 et ébranle la dynastie Han (汉朝), à la réunification de la Chine par les Jin de l'Ouest (西晋) en 280.
Entre-temps, l'empire se brise en trois États rivaux :
• le Wei (魏), au nord, fondé en 220 quand Cao Pi, fils de Cao Cao, obtient l'abdication du dernier empereur Han ;
• le Shu Han (蜀汉), au sud-ouest, proclamé en 221 par Liu Bei, qui se réclame de la famille impériale des Han ;
• le Wu (吴), au sud-est, royaume de Sun Quan.
Le roman ne tient pas la balance égale. Ses héros sont Liu Bei et ses fidèles, défenseurs de la légitimité des Han ; Cao Cao, Sun Quan et leurs hommes sont souvent peints sous un jour plus sombre. Dans sa version courante, il compte 120 chapitres. C'est l'un des quatre grands romans classiques (四大名著) de la littérature chinoise, avec Le Voyage vers l'Ouest, Au bord de l'eau et Le Rêve dans le pavillon rouge.
| Nom | Caractères | Pinyin | Qui est-ce ? |
|---|---|---|---|
| Liu Bei | 刘备 | Liú Bèi | Fondateur du Shu Han ; dans le roman, le modèle du souverain bienveillant |
| Guan Yu | 关羽 | Guān Yǔ | Général et frère juré de Liu Bei dans le roman ; plus tard vénéré comme un dieu |
| Zhang Fei | 张飞 | Zhāng Fēi | Le troisième frère juré ; dans le roman, il arrête seul l'armée de Cao Cao sur un pont |
| Zhuge Liang | 诸葛亮 | Zhūgě Liàng | Le stratège de Liu Bei, surnommé le « Dragon couché » (卧龙) |
| Cao Cao | 曹操 | Cáo Cāo | Maître du nord, dont le fils fonde le Wei ; le grand méchant du roman |
| Sun Quan | 孙权 | Sūn Quán | Maître du sud-est (Wu), allié puis rival de Liu Bei |
| Zhou Yu | 周瑜 | Zhōu Yú | Commandant de Sun Quan à la Falaise rouge ; dans le roman, rival jaloux de Zhuge Liang |
三国演义
Sānguó YǎnyìLe Roman des Trois Royaumes
魏、蜀、吴
Wèi, Shǔ, WúWei, Shu et Wu, les trois royaumes
四大名著
sì dà míngzhùles quatre grands romans classiques
Le mot 演义 (yǎnyì) du titre désigne un récit qui expose (演) en langage accessible le contenu et le sens (义) d'une histoire : le roman se veut une version populaire des Chroniques des Trois Royaumes (三国志).
Des chroniques aux conteurs
Le roman s'appuie sur une histoire bien réelle. Les Chroniques des Trois Royaumes (三国志) ont été compilées à la fin du IIIe siècle par Chen Shou (陈寿), historien officiel des Jin, originaire de l'ancien royaume de Shu. Au Ve siècle, Pei Songzhi (裴松之) y ajoute un commentaire qui en double la longueur : il cite d'autres récits des mêmes événements, même quand ils se contredisent, et nomme presque toujours ses sources. Ce sont les deux principales bases historiques du roman.
Bien avant lui, l'époque fait le bonheur des conteurs. Sous les Song, certains se spécialisent dans le « récit des Trois Royaumes » (说三分). Le poète Su Shi (苏轼) rapporte ce que lui disait un certain Wang Peng : les familles lassées de leurs enfants turbulents leur donnaient quelques sous et les envoyaient écouter les conteurs ; quand le récit arrivait aux Trois Royaumes, les enfants fronçaient les sourcils, et certains pleuraient, aux défaites de Liu Bei, et criaient de joie quand Cao Cao était battu. Les conteurs avaient déjà choisi leur camp.
Sous les Yuan paraît, entre 1321 et 1323, un récit imprimé, le Récit populaire illustré des Chroniques des Trois Royaumes (全相三国志平话) : l'image occupe le haut de chaque page, le texte le bas, et l'histoire va du serment du jardin des pêchers à la mort de Zhuge Liang. Le théâtre des Yuan met lui aussi ces héros en scène. Le roman ramène cette tradition populaire vers les chroniques.
三国志
Sānguó Zhìles Chroniques des Trois Royaumes
说三分
shuō sān fēn« raconter le partage en trois », le récit des Trois Royaumes chez les conteurs
闻刘玄德败,颦蹙有出涕者;闻曹操败,即喜唱快。
Wén Liú Xuándé bài, píncù yǒu chūtì zhě; wén Cáo Cāo bài, jí xǐ chàngkuài.« Quand ils entendaient Liu Bei vaincu, ils fronçaient les sourcils, et certains pleuraient ; quand ils entendaient Cao Cao vaincu, ils criaient de joie. » Su Shi, Dongpo zhilin (东坡志林).
Luo Guanzhong et les éditions du roman
La tradition attribue le roman à Luo Guanzhong (罗贯中), de son nom personnel Ben (本). On sait peu de chose de lui. On le situe entre la fin des Yuan et le début des Ming, vers 1330-1400 selon Lu Xun (鲁迅), mais d'autres dates ont été proposées, et plusieurs lieux se disputent sa naissance, dont Taiyuan, Dongping et Hangzhou. Sa part dans l'œuvre est elle-même discutée : ces histoires avaient été façonnées par des générations de conteurs, et il a pu surtout les compiler et les unifier.
La plus ancienne édition conservée, dite du Jiajing (嘉靖本), a été imprimée en 1522, avec une préface datée de 1494, sous le titre de Roman populaire des Chroniques des Trois Royaumes (三国志通俗演义). Elle compte 24 volumes et 240 courts chapitres, et ses volumes s'ouvrent sur ces mots : « Chen Shou, des Jin, en a écrit l'histoire ; Luo Ben Guanzhong, élève venu après lui, l'a mise en ordre » (晋平阳侯陈寿史传,后学罗本贯中编次).
Le texte qu'on lit aujourd'hui est autre. Sous l'empereur Kangxi (康熙), dans la seconde moitié du XVIIe siècle, Mao Lun (毛纶) et son fils Mao Zonggang (毛宗岗) le remanient en profondeur : ils le regroupent en 120 chapitres, retouchent le style, changent les poèmes, ajoutent et coupent des passages, et l'accompagnent de leurs commentaires. Leur version fait disparaître toutes les autres. C'est aussi à eux que le roman doit sa célèbre première phrase (ci-dessous), absente de l'édition de 1522, qui s'ouvre sur la mort de l'empereur Huan.
罗贯中
Luó GuànzhōngLuo Guanzhong, l'auteur traditionnel
毛宗岗
Máo ZōnggǎngMao Zonggang, qui a fixé le texte actuel avec son père
话说天下大势,分久必合,合久必分。
Huàshuō tiānxià dàshì, fēn jiǔ bì hé, hé jiǔ bì fēn.« On dit que telle est la grande tendance du monde : ce qui est longtemps divisé doit s'unir, ce qui est longtemps uni doit se diviser. » Première phrase de l'édition Mao (chapitre 1).
« Sept parts de faits, trois d'invention »
Sous les Qing, l'historien Zhang Xuecheng (章学诚) reprochait au roman d'être fait de « sept parts de faits réels et trois parts d'invention », si bien que ses lecteurs s'y perdaient souvent. Deux épisodes célèbres montrent comment il travaille.
Le serment du jardin des pêchers (桃园结义). Au chapitre 1, Liu Bei, Guan Yu (关羽) et Zhang Fei (张飞) se rencontrent alors qu'on lève des volontaires contre les Turbans jaunes. Le lendemain, dans le jardin de pêchers en fleurs qui s'étend derrière la ferme de Zhang Fei, ils sacrifient au Ciel et à la Terre et se jurent fraternité. Ce serment est une fiction : les Chroniques de Chen Shou disent seulement que Liu Bei « partageait le même lit » que les deux hommes et les aimait « comme des frères ». La scène existait déjà avant le roman, dans le récit populaire des Yuan et au théâtre.
Les trois visites (三顾茅庐). Les Chroniques notent en une phrase que Liu Bei alla trois fois chez Zhuge Liang (诸葛亮) avant d'être reçu, et Zhuge Liang lui-même rappelle, dans son mémoire au trône Chu shi biao (出师表), que le défunt empereur était venu « trois fois le voir dans sa chaumière ». Le roman en fait deux chapitres : deux visites manquées, la seconde sous la neige, puis la rencontre tant attendue.
Lu Xun voyait le revers de ces portraits : à vouloir montrer la bonté de Liu Bei, le roman le rend hypocrite, et à vouloir montrer l'intelligence de Zhuge Liang, il en fait presque un sorcier.
七分实事,三分虚构
qī fēn shíshì, sān fēn xūgòu« sept parts de faits réels, trois parts d'invention » (Zhang Xuecheng)
桃园结义
táoyuán-jiéyìle serment du jardin des pêchers
不求同年同月同日生,只愿同年同月同日死。
Bù qiú tóng nián tóng yuè tóng rì shēng, zhǐ yuàn tóng nián tóng yuè tóng rì sǐ.« Nous ne demandons pas à être nés la même année, le même mois, le même jour, nous souhaitons seulement mourir la même année, le même mois, le même jour. » Le serment (chapitre 1).
寝则同床,恩若兄弟。
Qǐn zé tóng chuáng, ēn ruò xiōngdì.« Ils dormaient dans le même lit, et il les aimait comme des frères. » Les Chroniques des Trois Royaumes, biographie de Guan Yu.
三顾茅庐
sāngù-máolú« trois visites à la chaumière »
欲显刘备之长厚而似伪,状诸葛之多智而近妖。
Yù xiǎn Liú Bèi zhī chánghòu ér sì wěi, zhuàng Zhūgě zhī duō zhì ér jìn yāo.« Voulant montrer la bonté de Liu Bei, il le rend presque hypocrite ; décrivant l'intelligence de Zhuge Liang, il en fait presque un sorcier. » Lu Xun, Brève histoire du roman chinois (中国小说史略).
La Falaise rouge (208)
La bataille au cœur des chapitres 43 à 50 a bien eu lieu. Durant l'hiver 208-209, Cao Cao (曹操), maître du nord de la Chine, part à la conquête du sud et se heurte à ses rivaux sur le Yangzi. Sun Quan et Liu Bei s'allient contre lui. D'après les chroniques, un officier de Sun Quan, Huang Gai (黄盖), feint de passer à l'ennemi, puis lance des brûlots contre la flotte de Cao Cao, poussés par un vent du sud-est. Vaincu, Cao Cao se replie vers le nord : sa défaite laisse le sud à ses rivaux et prépare le partage en trois. L'emplacement exact de la bataille reste débattu.
Le roman garde ce canevas, envoie Zhuge Liang convaincre Sun Quan de se battre, et ajoute ses propres ruses :
• Zhou Yu (周瑜) lui réclame 100 000 flèches ; il promet de les livrer en trois jours, puis envoie dans le brouillard, vers le camp de Cao Cao, vingt bateaux garnis de paille ; les archers ennemis les criblent de flèches, et ses hommes crient « Merci pour les flèches, Monsieur le chancelier ! » ;
• il monte sur un autel des Sept Étoiles et « emprunte » le vent du sud-est dont l'attaque par le feu a besoin ;
• sur la route de Huarong, Guan Yu laisse filer Cao Cao en fuite, par reconnaissance pour ses bienfaits passés.
Ces trois épisodes relèvent de la fiction et grandissent Zhuge Liang aux dépens des généraux du Wu. La ruse des flèches a pourtant un germe historique : une histoire des Wei plus ancienne, le Weilüe (魏略), citée par Pei Songzhi, raconte qu'en 213 le bateau de Sun Quan, qui penchait sous les flèches de Cao Cao, fit demi-tour pour les recevoir sur l'autre flanc, puis repartit. D'anciennes versions du récit prêtaient d'ailleurs la ruse à Sun Quan ou à Zhou Yu.
赤壁之战
Chìbì zhī zhànla bataille de la Falaise rouge
草船借箭
cǎochuán-jièjiàn« emprunter des flèches avec des bateaux de paille »
谢丞相箭!
Xiè chéngxiàng jiàn!« Merci pour les flèches, Monsieur le chancelier ! » (chapitre 46)
Des héros devenus dieux et proverbes
Les portraits du roman ont survécu aux livres d'histoire. Cao Cao, homme d'État, chef de guerre et poète dans les chroniques, y devient le grand méchant. Au chapitre 4, il massacre par erreur huit personnes de la maison qui l'accueille, puis tue aussi son hôte, et s'en justifie par une phrase restée célèbre (ci-dessous). À l'opéra chinois, il porte un maquillage blanc, qui signale sa fourberie.
Guan Yu (关羽, mort en 220), exécuté par les troupes de Sun Quan, est allé plus loin : il est devenu un dieu. Vénéré dès la dynastie Sui (581-618), il est honoré dans la religion populaire et le taoïsme comme l'empereur Guan (关帝) ou le seigneur Guan (关公), dans le bouddhisme chinois comme un bodhisattva protecteur des monastères (伽蓝菩萨), et les empereurs l'ont élevé au rang de « Saint martial » (武圣), pendant de Confucius, le « Saint lettré ». À Hong Kong, à Macao et en Asie du Sud-Est, des commerçants le prient aussi comme un dieu de la richesse, un rôle que le chercheur Barend ter Haar ne voit apparaître qu'au XVIIIe siècle. Lu Xun notait déjà que le roman réserve à Guan Yu ses plus beaux éloges.
Plusieurs expressions viennent du roman ou de ses héros :
• 三顾茅庐, « trois visites à la chaumière » : rechercher un talent avec obstination ;
• 万事俱备,只欠东风, « tout est prêt, il ne manque que le vent d'est » : il ne manque plus que la dernière condition du succès ;
• 说曹操,曹操到, « quand on parle de Cao Cao, Cao Cao arrive », l'équivalent de « quand on parle du loup » ;
• et une mise en garde contre le livre lui-même : 少不读水浒,老不读三国, « jeune, ne lis pas Au bord de l'eau ; vieux, ne lis pas les Trois Royaumes », parce que ses personnages sont trop habiles à ruser.
关帝
Guāndìl'empereur Guan, Guan Yu divinisé
宁教我负天下人,休教天下人负我。
Nìng jiào wǒ fù tiānxià rén, xiū jiào tiānxià rén fù wǒ.« Plutôt trahir le monde entier que laisser le monde entier me trahir. » Cao Cao (chapitre 4).
万事俱备,只欠东风。
Wànshì jùbèi, zhǐ qiàn dōngfēng.« Tout est prêt, il ne manque que le vent d'est. » (chapitre 49)
说曹操,曹操到。
Shuō Cáo Cāo, Cáo Cāo dào.« Quand on parle de Cao Cao, Cao Cao arrive. »
少不读水浒,老不读三国。
Shào bù dú Shuǐhǔ, lǎo bù dú Sānguó.« Jeune, ne lis pas Au bord de l'eau ; vieux, ne lis pas les Trois Royaumes. »
Mots à retenir
历史lìshǐ
histoire (le passé) · HSK 4
小说xiǎoshuō
roman · HSK 2
故事gùshi
histoire, récit · HSK 2
英雄yīngxióng
héros · HSK 6
兄弟xiōngdì
frères · HSK 4
皇帝huángdì
empereur · HSK 6
战争zhànzhēng
guerre · HSK 4
船chuán
bateau · HSK 2
箭jiàn
flèche · HSK 6
东风dōngfēng
vent d'est
Sources
Les références à partir desquelles cette page a été écrite.
- Luo Guanzhong 罗贯中 (attr.), Mao Lun 毛纶 & Mao Zonggang 毛宗岗 (ed.), 三国演义 (Romance of the Three Kingdoms), ch. 1, 4, 37–38, 43–50, 维基文库 (Wikisource)
- 嘉靖本三国志通俗演义 (1522), 卷一 · 第一回, 维基文库 (Wikisource)
- Chen Shou 陈寿, with Pei Songzhi 裴松之's commentary, 三国志 (Records of the Three Kingdoms), 卷35, 36, 47, 维基文库 (Wikisource)
- Zhuge Liang 诸葛亮, 出师表, 维基文库 (Wikisource)
- Su Shi 苏轼, 东坡志林 · 涂巷小儿听说三国语, 维基文库 (Wikisource)
- Lu Xun 鲁迅, 中国小说史略, 第十四篇, 维基文库 (Wikisource)
- Encyclopaedia Britannica, China: Dong (Eastern) Han, Britannica
- Romance of the Three Kingdoms, Wikipedia
- 三国演义, 维基百科 (Wikipedia en chinois)
- Les Trois Royaumes (roman), Wikipédia
- 罗贯中, 维基百科 (Wikipedia en chinois)
- Records of the Three Kingdoms, Wikipedia
- Oath of the Peach Garden, Wikipedia
- Zhuge Liang, Wikipedia
- 三顾草庐, 维基百科 (Wikipedia en chinois)
- 濡须之战 (213年), 维基百科 (Wikipedia en chinois)
- Battle of Red Cliffs, Wikipedia
- 赤壁之战, 维基百科 (Wikipedia en chinois)
- Bataille de la Falaise rouge, Wikipédia
- Guan Yu, Wikipedia
- 关羽, 维基百科 (Wikipedia en chinois)
- Cao Cao, Wikipedia
- 东风 (消歧义), 维基百科 (Wikipedia en chinois)
- 水浒传, 维基百科 (Wikipedia en chinois)