Légende · Feng Menglong, Jingshi tongyan, chap. 28 (1624) · 6 min de lecture
La Légende du Serpent blanc, Bai Suzhen et Xu Xian
La Légende du Serpent blanc (白蛇传) : Bai Suzhen, femme-serpent éprise de Xu Xian, du conte de Feng Menglong (1624) à l'opéra et à la pagode de Leifeng.
Couleurs des tonsā ton 1á ton 2ǎ ton 3à ton 4a neutre
L'histoire telle que la jouent les opéras
La Légende du Serpent blanc (白蛇传) est l'un des « quatre grands récits populaires » de la Chine, avec le Bouvier et la Tisserande, Meng Jiangnü et les Amants papillons. Elle a beaucoup changé au fil des siècles. Voici d'abord la version que l'opéra chinois moderne a fixée :
• deux serpents du mont Emei (峨眉山), l'un blanc, l'autre vert, prennent forme humaine : ce sont Bai Suzhen (白素贞) et sa compagne Xiaoqing (小青) ;
• au bord du lac de l'Ouest (西湖), à Hangzhou, sous la pluie, elles rencontrent le jeune Xu Xian (许仙), qui leur prête son parapluie ; Bai Suzhen et lui se marient et ouvrent une boutique de remèdes ;
• le moine Fahai (法海), abbé du temple de Jinshan (金山寺) à Zhenjiang, conseille à Xu Xian de faire boire à sa femme du vin de réalgar le jour de la fête des bateaux-dragons ; elle reprend sa forme de grand serpent blanc, et son mari meurt de peur ;
• Bai Suzhen va voler au mont Kunlun une plante magique qui le ramène à la vie ;
• Fahai retient Xu Xian au temple ; les deux femmes inondent Jinshan pour le délivrer, mais Bai Suzhen, enceinte, n'y parvient pas ;
• les époux se retrouvent sur le pont Brisé (断桥), là où ils s'étaient rencontrés ; un fils naît, puis Fahai emprisonne Bai Suzhen sous la pagode de Leifeng (雷峰塔).
Dans certaines versions, le fils, reçu premier aux examens impériaux, vient honorer sa mère devant la pagode et la délivre.
白素贞
Bái SùzhēnBai Suzhen, le Serpent blanc
许仙
Xǔ XiānXu Xian, son mari
小青
XiǎoqīngXiaoqing, le Serpent vert
法海
FǎhǎiFahai, le moine
Avant 1624, une femme-serpent qui tue les hommes
Les plus anciens récits rattachés à la légende n'ont rien d'une histoire d'amour. Sous les Tang, le récit « Li Huang » (李黄), repris plus tard dans l'anthologie Taiping guangji, raconte comment un jeune homme suit au marché de l'Est de Chang'an une belle femme vêtue de blanc. Il passe trois jours chez elle, rentre malade et son corps se dissout en eau, sauf la tête. Sur les lieux, on ne trouve qu'un jardin abandonné, où l'on voyait souvent un grand serpent blanc. Selon Wikipédia en chinois, la morale de ces récits est qu'un jeune homme ne doit pas se laisser prendre à la beauté d'une inconnue.
Sous les Ming, l'éditeur Hong Pian (洪楩) publie un conte de conteur situé sous les Song, « Les Trois Pagodes du lac de l'Ouest » (西湖三塔记). Une dame en blanc y retient des jeunes gens pour les épouser, puis leur fait arracher le cœur et le foie pour les manger. Un maître taoïste du mont Longhu démasque trois démons, un serpent blanc, une poule noire et une loutre, et les enferme sous trois pagodes de pierre dans le lac.
Le décor est déjà planté, le lac de l'Ouest et une pagode qui retient la femme-serpent, mais il n'y a ni histoire d'amour, ni Fahai, ni pagode de Leifeng.
1624 : le conte de Feng Menglong
La première version complète est un conte en langue vulgaire, « Dame Blanche emprisonnée à jamais sous la pagode de Leifeng » (白娘子永镇雷峰塔). C'est le chapitre 28 des Histoires pour mettre en garde le monde (警世通言, Jingshi tongyan), recueil publié en 1624 par Feng Menglong (冯梦龙, 1574-1646).
L'action se passe à Hangzhou sous les Song du Sud. Un jour de pluie, à l'approche de la fête de Qingming, Xu Xuan (许宣), employé d'une boutique de remèdes, partage une barque sur le lac de l'Ouest avec une dame vêtue de blanc et sa servante, Qingqing (青青). La dame se dit veuve. Il lui prête un parapluie, et c'est en allant le récupérer qu'il se laisse séduire. Elle lui donne cinquante taëls d'argent, qui avaient disparu du trésor d'un haut dignitaire : Xu Xuan est condamné à travailler à Suzhou. Elle l'y rejoint, puis d'autres objets volés qu'elle lui a donnés le font envoyer à Zhenjiang, où elle le retrouve encore.
Au temple de Jinshan, le moine Fahai la démasque ; elle disparaît sous l'eau avec sa servante. Plus tard, elle menace de noyer toute la ville. Fahai remet alors à Xu Xuan un bol à aumônes : posé sur elle, il la fait rapetisser. Elle reprend sa forme, un serpent blanc long de trois pieds, et Qingqing n'est qu'un poisson vert. On les enferme sous une pagode à Leifeng, et Xu Xuan se fait moine.
La dame est déjà un peu plus qu'un monstre : devant Fahai, elle plaide qu'elle n'a jamais tué personne.
西湖水干,江湖不起,雷峰塔倒,白蛇出世。
Xī Hú shuǐ gān, jiāng hú bù qǐ, Léifēng Tǎ dǎo, bái shé chū shì.Quand le lac de l'Ouest sera à sec, que fleuves et lacs ne se soulèveront plus, que la pagode de Leifeng tombera, alors le serpent blanc sortira. (Feng Menglong, Jingshi tongyan, chap. 28, les vers de Fahai)
白娘子
Bái NiángzǐDame Blanche, son nom chez Feng Menglong
Sous les Qing, le démon devient une héroïne
Sous les Qing, la légende passe au théâtre. La pièce La Pagode de Leifeng de Huang Tubi (黄图珌) s'arrête encore sur l'emprisonnement de la dame. En 1771, Fang Chengpei (方成培) reprend l'histoire en trente-quatre scènes et y ajoute des épisodes devenus célèbres : la fête des bateaux-dragons, la quête de la plante magique et les retrouvailles au pont Brisé. Sa pièce, qui se termine par la visite du fils devant la pagode, est présentée à l'empereur Qianlong lors d'un voyage dans le Sud.
En 1809, une ballade chantée (tanci), le Yiyao zhuan (义妖传, « le Démon vertueux »), lui donne le nom de Bai Suzhen. Selon Wikipédia en chinois, le serpent n'est plus alors un démon qui égare les hommes, mais une femme de cœur et fidèle. Xu Xuan devient Xu Xian, la servante-poisson devient le Serpent vert, et Fahai, lui, devient de plus en plus antipathique : un roman paru vers la fin des Qing en fait la réincarnation d'un crapaud rancunier. Au XXe siècle, le dramaturge Tian Han (田汉) adapte l'histoire pour l'opéra de Pékin.
| Personnage | Chez Feng Menglong (1624) | Dans l'opéra moderne |
|---|---|---|
| L'héroïne | Bai Niangzi (白娘子), « Dame Blanche » | Bai Suzhen (白素贞) |
| Son mari | Xu Xuan (许宣) | Xu Xian (许仙) |
| Sa compagne | Qingqing (青青), un poisson vert | Xiaoqing (小青), un serpent vert |
| Le moine | Fahai, qui sauve Xu Xuan | Fahai, qui sépare le couple |
| La fin | sous la pagode pour toujours | délivrée par son fils (selon les versions) |
Le vin de réalgar et la pagode de Leifeng
Plusieurs éléments de la légende existent bel et bien. Le vin de réalgar (雄黄酒) est un vin jaune additionné de réalgar, un sulfure d'arsenic. On le buvait traditionnellement à la fête des bateaux-dragons (端午节), et le réalgar passait pour éloigner les serpents, les insectes et les mauvais esprits : voilà pourquoi, dans l'opéra, ce vin force Bai Suzhen à reprendre sa forme.
La pagode de Leifeng se dresse sur la rive sud du lac de l'Ouest. Elle a été bâtie à la fin du Xe siècle sous le royaume de Wuyue. On prêtait à ses briques le pouvoir d'écarter le malheur, si bien que les habitants en arrachaient : la tour s'est effondrée le 25 septembre 1924. L'écrivain Lu Xun (鲁迅) y a consacré deux essais, où il voyait dans cette chute celle de l'ordre ancien. Une nouvelle pagode, construite sur les ruines, a ouvert le 25 octobre 2002.
Le pont Brisé (断桥), au bout de la digue Bai, est lui aussi bien réel : c'est là, dit la légende, que Bai Suzhen et Xu Xian se sont rencontrés, et il est devenu le plus célèbre des ponts du lac.
雄黄酒
xiónghuángjiǔvin de réalgar
雷峰塔
Léifēng Tǎla pagode de Leifeng
断桥
Duàn Qiáole pont Brisé
Chez Feng Menglong, Fahai annonce que le serpent blanc sortira quand la pagode de Leifeng tombera. La vraie pagode s'est effondrée en 1924.
Une légende toujours rejouée
La légende a aussi voyagé hors de Chine. Dès 1834, le sinologue Stanislas Julien en publie une traduction française, Blanche et Bleue, ou les deux couleuvres-fées. En 1958, le studio japonais Toei en tire le premier long métrage d'animation en couleurs du Japon ; comme chez Feng Menglong, la compagne de la dame y est un poisson vert. Le cinéaste hongkongais Tsui Hark en a tiré en 1993 le film Green Snake (青蛇), d'après un roman de Li Bihua (李碧华).
En Chine, deux villes sont liées à la légende : Hangzhou, avec le lac de l'Ouest et la pagode de Leifeng, et Zhenjiang, avec le temple de Jinshan. Le 20 mai 2006, le Conseil des affaires de l'État a publié la première liste nationale du patrimoine culturel immatériel (518 éléments) : la « légende du Serpent blanc » (白蛇传传说) y figure au titre de ces deux villes, dans la catégorie littérature populaire, juste avant les légendes des Amants papillons et de Meng Jiangnü.
Mots à retenir
蛇shé
serpent · HSK 5
雨伞yǔsǎn
parapluie
塔tǎ
pagode, tour · HSK 6
和尚héshang
moine bouddhiste · HSK 7-9
妖怪yāoguài
démon, monstre · HSK 7-9
西湖Xī Hú
le lac de l'Ouest (Hangzhou)
端午节Duānwǔ Jié
la fête des bateaux-dragons · HSK 6
药店yàodiàn
pharmacie, boutique de remèdes · HSK 2
传说chuánshuō
légende · HSK 3
Sources
Les références à partir desquelles cette page a été écrite.
- 冯梦龙 (Feng Menglong), 警世通言 · 第二十八卷 · 白娘子永鎮雷峰塔, 维基文库 (Wikisource), 1624
- Legend of the White Snake, Wikipedia
- 白蛇传, 维基百科 (Wikipedia)
- Légende du serpent blanc, Wikipédia
- Stories to Caution the World, Wikipedia
- 警世通言, 维基百科 (Wikipedia)
- Leifeng Pagoda, Wikipedia
- 雷峰塔, 维基百科 (Wikipedia)
- 西湖, 维基百科 (Wikipedia)
- Realgar wine, Wikipedia
- 国务院 (State Council of the PRC), 国务院关于公布第一批国家级非物质文化遗产名录的通知, 维基文库 (Wikisource), 2006
- 国务院 (State Council of the PRC), 第一批国家级非物质文化遗产名录, 维基文库 (Wikisource), 2006