Mythe · Inscription du Sui Gong xu (Zhou occidentaux) ; Shangshu ; Mencius · 8 min de lecture
Yu le Grand, le héros qui dompta le déluge
Yu le Grand (大禹) dompte le déluge en ouvrant des chenaux là où son père Gun avait échoué : le mythe, la tradition des classiques et l'archéologie.
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Mythe, tradition, archéologie
Yu (禹), que l'on appelle Yu le Grand (大禹), est le héros du grand déluge. Son histoire, 大禹治水, « Yu le Grand maîtrise les eaux », se lit dans des textes de nature très différente, qu'il vaut mieux ne pas mélanger :
• le mythe, surtout dans le Shanhaijing (山海经), où interviennent un dieu, une terre magique et une naissance étrange ;
• la tradition des classiques, le Shangshu (尚书, « Livre des documents »), le Mencius (孟子) et les Mémoires historiques (史记) de Sima Qian, où Yu est l'homme que le souverain Shun (舜), successeur de Yao (尧), charge d'arrêter les eaux, puis le fondateur de la dynastie Xia (夏) ;
• l'archéologie, qui n'a livré aucun document de l'époque où Yu est censé avoir vécu, mais un bronze bien plus tardif qui cite son nom.
Au début du XXe siècle, l'école qui « doute de l'Antiquité », avec l'historien Gu Jiegang (顾颉刚), a soutenu que Yu était à l'origine un dieu ou une créature liée à l'eau, devenue un homme plus tard dans la tradition. Le Shuowen jiezi, un dictionnaire des environs de 121 apr. J.-C., définit d'ailleurs le caractère 禹 comme un nom de bestiole. Caricaturée en « Yu était un insecte », la thèse a été combattue par d'autres historiens. Faute de document proche de l'époque de Yu, la forme première de sa légende reste impossible à établir.
大禹
Dà YǔYu le Grand
大禹治水
Dà Yǔ zhì shuǐYu le Grand maîtrise les eaux
顾颉刚
Gù JiégāngGu Jiegang, l'historien
Gun et la terre qui gonfle
Tous les récits commencent par le père de Yu, Gun (鲧), et par son échec. Ils ne le racontent pas de la même façon.
Dans le Shanhaijing, au chapitre « Hainei jing » (海内经), tout se joue entre Gun et le dieu d'en haut, le Di (帝) : « Les eaux du déluge montaient jusqu'au ciel. Gun vola au Di sa terre qui gonfle (息壤) pour endiguer le déluge, sans attendre l'ordre du Di. Le Di ordonna à Zhurong (祝融) de tuer Gun aux abords du mont des Plumes (羽山). » Le texte ajoute que « de Gun naquit Yu » (鲧复生禹), puis que « le Di ordonna enfin à Yu d'étendre la terre pour fixer les neuf provinces ». Cette terre magique, le xirang, grandit d'elle-même sans fin.
Dans le Shangshu, au chapitre « Yao dian » (尧典), l'histoire devient politique. Le souverain Yao demande qui pourra maîtriser les eaux, qui recouvrent les collines et montent jusqu'au ciel ; tous désignent Gun. Au bout de « neuf ans, l'ouvrage n'avait pas abouti », et Gun est châtié au mont des Plumes.
Les Mémoires historiques de Sima Qian, au Ier siècle av. J.-C., reprennent cette version au chapitre « Xia benji » (夏本纪) : Gun échoue pendant neuf ans ; Shun, qui gouverne alors à la place de Yao, constate l'échec et le fait mettre à mort au mont des Plumes, puis confie la tâche à son fils Yu.
鲧
GǔnGun, le père de Yu
息壤
xīrǎngla terre qui gonfle d'elle-même
鲧窃帝之息壤以堙洪水
Gǔn qiè Dì zhī xīrǎng yǐ yīn hóngshuǐGun vola au Di sa terre qui gonfle pour endiguer le déluge (Shanhaijing, « Hainei jing »)
九载,绩用弗成
jiǔ zǎi, jì yòng fú chéngneuf ans, et l'ouvrage n'avait pas abouti (Shangshu, « Yao dian »)
Ouvrir des chenaux plutôt qu'endiguer
La tradition oppose le père et le fils par leur méthode. Gun aurait élevé des digues le long des rives, sans venir à bout de l'eau ; Yu, lui, ouvre des chenaux, cure le lit des fleuves et conduit les eaux jusqu'à la mer. Les textes, résume Wikipédia en chinois, attribuent l'échec de Gun au fait d'endiguer et le succès de Yu au fait de guider l'eau.
Les textes anciens insistent surtout sur ce second geste. Le philosophe Mencius (IVe s. av. J.-C.) décrit Yu qui « ouvrit les neuf fleuves », puis « creusa la terre pour les conduire à la mer » : les eaux coulèrent de nouveau dans leurs lits, ceux du Yangzi (江), de la Huai (淮), du fleuve Jaune (河) et de la Han (汉). Il en tire une leçon, face à un interlocuteur qui déversait ses crues chez les pays voisins : « Yu maîtrisait les eaux en suivant la voie de l'eau », et c'est pourquoi il faisait des quatre mers son déversoir.
Le Huainanzi (淮南子, IIe s. av. J.-C.) raconte la même œuvre sous Shun, avec une variante : c'est Gonggong (共工) qui a soulevé le déluge, et Yu « ouvre » les trois fleuves et les cinq lacs pour faire couler les eaux jusqu'à la mer de l'Est. Sur le fleuve Jaune, la passe de Longmen (龙门), appelée aussi « porte de Yu » (禹门口), est l'endroit où, selon la tradition, Yu fit ouvrir la montagne.
Les « Questions au Ciel » (天问) du Chuci, attribuées à Qu Yuan, se demandaient déjà pourquoi le Di avait puni Gun, et ce que Yu avait accompli là où son père avait échoué.
禹之治水,水之道也
Yǔ zhī zhì shuǐ, shuǐ zhī dào yěYu maîtrisait les eaux en suivant la voie de l'eau (Mencius, « Gaozi II »)
以四海为壑
yǐ sì hǎi wéi hèfaire des quatre mers son déversoir
龙门
LóngménLongmen, la « porte du Dragon »
Trois fois devant sa porte
Le trait le plus célèbre de Yu est son dévouement, et Mencius le rapporte deux fois. Au chapitre « Teng Wen gong I » (滕文公上), après avoir décrit ses travaux, il écrit : « En ce temps-là, Yu passa huit ans au-dehors ; trois fois il passa devant sa porte sans entrer. Même s'il avait voulu labourer, l'aurait-il pu ? » L'exemple sert à montrer que ceux qui gouvernent pour tous ne peuvent pas, en plus, cultiver leur propre champ. Au chapitre « Li Lou II » (离娄下), Mencius associe Yu à Ji (稷), le maître de l'agriculture : tous deux « passèrent trois fois devant leur porte sans entrer, et Confucius les jugea dignes d'éloge ».
Les chiffres varient d'un texte à l'autre. Chez Sima Qian, Yu, affligé que son père ait été puni pour son échec, s'épuise à la tâche : il « vécut au-dehors treize ans et, passant devant la porte de sa maison, n'osa pas entrer ». D'autres récits ajoutent des détails : Yu, marié depuis quatre jours seulement, part combattre les eaux ; la première fois qu'il repasse devant chez lui, sa femme est en train d'accoucher ; la troisième fois, son fils a plus de dix ans.
La scène se raconte aujourd'hui sous la forme 三过家门而不入, « passer trois fois devant sa porte sans entrer » : Yu fait passer la tâche qui lui a été confiée avant sa famille.
禹八年于外,三过其门而不入
Yǔ bā nián yú wài, sān guò qí mén ér bú rùYu passa huit ans au-dehors ; trois fois il passa devant sa porte sans entrer (Mencius, « Teng Wen gong I »)
三过家门而不入
sān guò jiā mén ér bú rùpasser trois fois devant sa porte sans entrer
Les Neuf Provinces (九州)
Le « Tribut de Yu » (禹贡, Yu gong), un chapitre du Shangshu, fait du héros du déluge un géographe. Il s'ouvre ainsi : « Yu étendit la terre ; suivant les montagnes, il abattit les arbres ; il fixa les hautes montagnes et les grands fleuves. » Le texte parcourt ensuite neuf provinces : Ji (冀), Yan (兖), Qing (青), Xu (徐), Yang (扬), Jing (荆), Yu (豫), Liang (梁) et Yong (雍). Pour chacune, il décrit les travaux sur les eaux, la nature du sol, le rang des terres et de l'impôt, et les produits envoyés en tribut. Suivent le tracé des montagnes et des cours d'eau, puis cinq zones concentriques de cinq cents li autour de la capitale. Le texte se clôt sur une tablette de jade noir et ces mots : « il annonça l'achèvement de son œuvre ».
La tradition fait remonter ce texte aux Xia ; la plupart des chercheurs le jugent bien plus récent, du Ve siècle av. J.-C. au plus tôt, et beaucoup le situent à l'époque des Royaumes combattants. Il a pourtant façonné la manière dont la Chine se représentait son territoire, et 九州, « les Neuf Provinces », est devenu une façon de désigner la Chine. Sima Qian lui faisait déjà confiance : pour les montagnes et les fleuves des Neuf Provinces, écrit-il, « le Shangshu est ce qui s'en approche le plus » ; quant aux monstres du Yu benji (禹本纪) et du Shanhaijing, « je n'ose pas en parler ».
九州
Jiǔzhōules Neuf Provinces, un nom de la Chine
禹贡
Yǔ Gòngle « Tribut de Yu », chapitre du Shangshu
禹敷土,随山刊木,奠高山大川
Yǔ fū tǔ, suí shān kān mù, diàn gāo shān dà chuānYu étendit la terre ; suivant les montagnes, il abattit les arbres ; il fixa les hautes montagnes et les grands fleuves (Shangshu, « Yu gong »)
Des Xia au bronze de Sui : ce que dit l'archéologie
Dans la tradition, Yu est récompensé : Shun lui cède le trône, et Yu devient le fondateur de la dynastie Xia (夏) ; après lui, son fils Qi (启) lui succède, et le pouvoir devient héréditaire. L'existence même des Xia est débattue : la page « Aux origines : du néolithique aux Xia » présente la chronologie proposée en 2000 et le site d'Erlitou.
Pour Yu lui-même, aucun texte ni objet de l'époque où il est censé avoir vécu ne le mentionne, pas plus que les inscriptions oraculaires des Shang. Le plus ancien témoignage connu est un bronze des Zhou occidentaux, le Sui Gong xu (遂公盨, aussi appelé Bin Gong xu, 豳公盨), un récipient rituel pour les céréales. Il a été acquis en 2002 par le musée d'art Poly de Pékin sur le marché des antiquités, et ne provient donc pas d'une fouille. Son inscription de 98 caractères, datée des environs du IXe siècle av. J.-C., s'ouvre sur ces mots : « le Ciel ordonna à Yu d'étendre la terre », puis Yu règle montagnes et fleuves. La formule rappelle de près le début du « Tribut de Yu ». Elle montre que l'histoire de Yu et des eaux circulait déjà sous les Zhou occidentaux, des siècles avant les textes classiques. Selon le résumé qu'en donne Wikipédia en anglais, l'inscription nomme Yu mais ne parle pas des Xia.
Enfin, en 2016, une équipe menée par Wu Qinglong (吴庆龙) a daté des environs de 1920 av. J.-C. une crue géante du fleuve Jaune, née de la rupture d'un barrage naturel dans les gorges de Jishi (积石峡). Pour ses auteurs, elle pourrait être à l'origine du récit du déluge et plaide pour un fond historique à l'histoire de Yu : c'est une hypothèse.
夏朝
Xiàcháola dynastie Xia
遂公盨
Suì Gōng xǔle Sui Gong xu, bronze des Zhou occidentaux
天命禹敷土
tiān mìng Yǔ fū tǔle Ciel ordonna à Yu d'étendre la terre (inscription du Sui Gong xu)
Le mausolée de Yu (大禹陵), sur le mont Kuaiji (会稽山), au sud-est de Shaoxing (Zhejiang), marque l'endroit où la tradition le fait mourir et enterrer. Il remonte à une fondation du VIe siècle, reconstruite à plusieurs reprises.
Mots à retenir
洪水hóngshuǐ
inondation, déluge · HSK 6
治理zhìlǐ
gouverner, aménager (un fleuve) · HSK 5
河hé
rivière, fleuve · HSK 2
大海dàhǎi
la mer · HSK 2
门mén
porte · HSK 1
传说chuánshuō
légende · HSK 3
朝代cháodài
dynastie · HSK 7-9
地理dìlǐ
géographie · HSK 7-9
青铜qīngtóng
bronze
Sources
Les références à partir desquelles cette page a été écrite.
- 山海经 · 海内经 (Shanhaijing, « Hainei jing »), Wikisource
- 尚书 · 尧典 (Shangshu, « Yao dian »), Wikisource
- 尚书 · 禹贡 (Shangshu, « Yu gong »), Wikisource
- 孟子 · 滕文公上 (Mencius, « Teng Wen gong I »), Wikisource
- 孟子 · 滕文公下 (Mencius, « Teng Wen gong II »), Wikisource
- 孟子 · 离娄下 (Mencius, « Li Lou II »), Wikisource
- 孟子 · 告子下 (Mencius, « Gaozi II »), Wikisource
- Sima Qian 司马迁, 史记 · 夏本纪 (Shiji, « Xia benji »), Wikisource
- Sima Qian 司马迁, 史记 · 大宛列传 (Shiji, chapitre 123), Wikisource
- Liu An 刘安 (dir.), 淮南子 · 本经训 (Huainanzi, « Benjing »), Wikisource
- 天问 (Chuci, « Tianwen »), Wikisource
- Yu the Great, Wikipedia (English)
- 禹, Wikipedia (中文)
- Yu le Grand, Wikipédia (français)
- 鲧禹治水, Wikipedia (中文)
- Great Flood (China), Wikipedia (English)
- Yu Gong, Wikipedia (English)
- 九州 (中国), Wikipedia (中文)
- 遂公盨, Wikipedia (中文)
- Bin Gong xu, Wikipedia (English)
- 遂国, Wikipedia (中文)
- Mencius, Wikipedia (English)
- Huainanzi, Wikipedia (English)
- Chu Ci, Wikipedia (English)
- Yangtze, Wikipedia (English)
- Yellow River, Wikipedia (English)