Arts et pratiques · 8 min de lecture
Tai-chi et kung-fu : les arts martiaux chinois
Tai-chi (太极拳) et kung-fu (功夫) : le sens de gōngfu, le village des Chen, la légende de Zhang Sanfeng, le temple Shaolin et le wushu sportif.
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Gongfu, wushu : ce que disent les mots
En français comme en anglais, on dit « kung-fu » ou « wushu » pour parler des arts martiaux chinois. Ce sont deux emprunts, le premier au cantonais, le second au mandarin, mais en chinois les deux mots n'ont pas le même sens.
功夫 (gōngfu) désigne n'importe quelle habileté acquise par l'étude et l'entraînement, pas forcément martiale. Le mot réunit 功 (gōng), « travail, mérite, accomplissement », et 夫 (fū), qui sert ici de suffixe. Wikipédia le résume ainsi : c'est ce qui demande de la patience, de l'énergie et du temps. On le retrouve dans le gongfu cha, l'art de préparer le thé avec soin.
武术 (wǔshù) veut dire littéralement « art martial » : 武 (wǔ), « martial, militaire », et 术 (shù), « art, technique, méthode ». Wikipédia précise que le caractère 武 est formé de 止 (zhǐ, « arrêter » ou « marcher ») et de 戈 (gē, « lance »). Le mot wushu apparaît déjà dans une anthologie de la dynastie Liang (502-557), le Wenxuan (文选).
En 1928, le gouvernement nationaliste fonde à Nankin l'Institut central de guoshu (国术, « art national »), un nom choisi pour lier les arts martiaux à la fierté nationale. Sous la République populaire, on revient à 武术 au début des années 1950. Pour dire « arts martiaux chinois », le chinois dit 中国武术.
Bonne nouvelle pour qui prépare le HSK : 功夫 et 武术 figurent tous deux dans le vocabulaire du HSK 3.
功夫
gōngfuhabileté acquise par l'effort ; le kung-fu
武术
wǔshùart martial
中国武术
Zhōngguó wǔshùles arts martiaux chinois
Le tai-chi, né au village des Chen
Le nom chinois du tai-chi, 太极拳 (tàijíquán), signifie « boxe du taiji ». Le taiji, c'est le « faîte suprême » de la pensée chinoise ; un texte classique du tai-chi le dit « mère du yin et du yang ». Ce nom est tardif : selon Wikipédia, l'art n'est associé à la notion de taiji qu'au milieu du XIXe siècle. Avant, on parlait par exemple de « boxe souple » ou « boxe du coton » (绵拳).
Ses origines exactes restent discutées. La pratique la mieux documentée commence lors du passage des Ming aux Qing, au XVIIe siècle, dans le village de Chenjiagou (陈家沟, « le ruisseau de la famille Chen »), dans le district de Wenxian, au Henan. C'est aussi ce que retient l'UNESCO : né au milieu du XVIIe siècle dans le comté de Wenxian. La tradition l'attribue à Chen Wangting (陈王廷), chef de la neuvième génération du clan, un ancien militaire rentré au village après la chute des Ming ; ses dates varient selon les sources (1580-1660 ou 1600-1680).
Longtemps, l'art ne se transmet qu'au sein de la famille. Au XIXe siècle, Chen Changxing (陈长兴) accepte pourtant un élève extérieur, Yang Luchan (杨露禅, 1799-1872), qui l'enseigne ensuite dans sa ville de Yongnian puis à Pékin, où il le fait connaître. Les autres grands styles remontent tous, par lui, au village des Chen. En 2007, les autorités chinoises du wushu ont officiellement désigné Chenjiagou comme « berceau du tai-chi ».
Les cinq styles traditionnels portent le nom des familles qui les ont fondés ; selon Wikipédia, le plus pratiqué est le style Yang, suivi du Wu, du Chen, du Sun et du Wu (Hao).
| Style | Chinois | Fondateur |
|---|---|---|
| Chen | 陈式 | Chen Wangting (陈王廷), XVIIe s. |
| Yang | 杨式 | Yang Luchan (杨露禅, 1799-1872) |
| Wu (Hao) | 武式 | Wu Yuxiang (武禹襄, 1812-1880) et Hao Weizhen |
| Wu | 吴式 | Wu Quanyou et son fils Wu Jianquan (1870-1942) |
| Sun | 孙氏 | Sun Lutang (1861-1932) |
太极拳
tàijíquánle tai-chi (litt. « boxe du taiji »)
陈家沟
ChénjiāgōuChenjiagou, le village des Chen
杨露禅
Yáng LùchánYang Luchan
Zhang Sanfeng, un fondateur de légende
Une autre tradition, très répandue, fait remonter le tai-chi à Zhang Sanfeng (张三丰), un ermite taoïste semi-légendaire qui se serait retiré dans les monts Wudang (武当山), au Hubei. Les récits ne s'accordent même pas sur son époque : l'Histoire des Ming (明史) le situe au début des Ming, quand les premiers empereurs Ming le font chercher, en vain, et juge invérifiables les récits qui le font vivre plus tôt, sous les Jin (金) ; la tradition du tai-chi, elle, le place sous les Song.
La légende s'écrit surtout au XIXe siècle. En 1867, Li Yishe, neveu du fondateur du style Wu (Hao), ouvre sa Brève préface au tai-chi par cette affirmation : le tai-chi a commencé avec Zhang Sanfeng, des Song. Au XXe siècle, Yang Chengfu, petit-fils de Yang Luchan, reprend la même généalogie dans son livre de 1934 : de Zhang Sanfeng, l'art serait passé à Wang Zongyue, puis à d'autres maîtres jusqu'au village des Chen.
Les historiens modernes sont sceptiques. Dès les années 1930, Tang Hao enquête à Chenjiagou, dans les archives du district et la généalogie des Chen, et conclut que rien ne fonde l'attribution à Zhang Sanfeng. Selon Wikipédia, le plus ancien texte qui relie Zhang Sanfeng aux arts martiaux est une épitaphe de 1669 due au lettré Huang Zongxi ; tous les autres liens entre lui et le tai-chi datent au plus tôt du XIXe siècle. L'historien Douglas Wile note que ni les histoires officielles des Ming ni les hagiographies de Zhang Sanfeng ne le relient aux arts martiaux.
Le débat n'est pas clos en Chine : en 1992, un projet de recherche de la commission nationale des sports a au contraire conclu que Zhang Sanfeng avait bien existé et que la « boxe de Wudang » était une tradition réelle. Ici, on retient donc Zhang Sanfeng comme une figure de légende.
张三丰
Zhāng SānfēngZhang Sanfeng
武当山
Wǔdāng Shānles monts Wudang
Le tai-chi aujourd'hui : parcs et UNESCO
Au début du XXe siècle, Yang Chengfu, Wu Jianquan, Sun Lutang et d'autres enseignent le tai-chi au grand public à Pékin et le simplifient : ils retirent la plupart des mouvements rapides et des sauts pour mettre l'accent sur la santé. Sous la République populaire, au milieu des années 1950 (1956 selon Wikipédia en anglais, 1957 selon Wikipédia en chinois), la commission nationale des sports publie une forme simplifiée en 24 mouvements, tirée du style Yang, que tout le monde peut apprendre.
C'est souvent dans les parcs, tôt le matin, qu'on le voit pratiquer. Au parc Fuxing de Shanghai, par exemple, danseurs, joueurs de cartes et de mah-jong côtoient tôt le matin des pratiquants de tai-chi, seuls ou en groupe. Les parcs sont si prisés des adeptes du tai-chi que ceux de la « danse de place » (广场舞), autre activité matinale très populaire, vont souvent ailleurs.
En décembre 2020 (le 17, selon Wikipédia en chinois), l'UNESCO a inscrit le taijiquan sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Sa description : une pratique physique traditionnelle faite de mouvements détendus et circulaires, accordés à la respiration, pratiquée dans tout le pays par des gens de tout âge. Les mouvements de base reposent sur les « cinq pas » (wubu) et les « huit techniques » (bafa), avec des enchaînements et la « poussée des mains » (tuishou) avec un partenaire. L'art se transmet dans les clans ou de maître à élève, relation scellée par une cérémonie traditionnelle, le baishi.
Quant à la santé, l'UNESCO parle d'une pratique qui favorise la santé physique et mentale. Wikipédia est plus prudent : les preuves médicales manquent pour la plupart des maladies pour lesquelles on le recommande, même si une revue systématique de 2017 a conclu qu'il réduisait les chutes chez les personnes âgées.
公园
gōngyuánparc, jardin public
广场舞
guǎngchǎng wǔla danse de place
Le temple Shaolin
Le monastère Shaolin (少林寺), au pied du mont Song (嵩山), près de Dengfeng, dans le Henan, est considéré comme le berceau du bouddhisme chan et du kung-fu Shaolin. Il est fondé à la fin du Ve siècle, en 495 selon la date la plus souvent retenue (d'autres sources donnent 477 ou 496-497), par l'empereur Xiaowen des Wei du Nord, pour accueillir un moine indien, Batuo (跋陀). Selon la tradition, un autre moine indien, Bodhidharma (菩提达摩), y arrive en 527 et aurait médité neuf ans dans une grotte voisine, face à la paroi.
Le plus ancien témoignage de moines combattants est une stèle de 728 : elle rapporte que les moines ont défendu le monastère contre des bandits vers 610, puis aidé les Tang à vaincre Wang Shichong à la bataille de Hulao, en 621 ; selon Wikipédia en chinois, l'empereur Taizong récompense ensuite ces « treize moines au bâton » (十三棍僧). Le bâton est l'arme qui a fait leur renommée. Entre le XVIe et le XVIIe siècle, au moins quarante sources attestent que les arts martiaux font partie de la vie des moines.
L'idée que Bodhidharma aurait lui-même inventé le kung-fu Shaolin est, selon les historiens, une légende tardive : on la fait remonter au Yijin Jing, un texte de 1624 faussement attribué à Bodhidharma.
Le monastère a été détruit et reconstruit de nombreuses fois. En 1928, un seigneur de la guerre, Shi Yousan, l'incendie ; pendant la Révolution culturelle, les moines sont renvoyés à la vie laïque. En 2010, le Comité du patrimoine mondial de l'UNESCO a inscrit les « monuments historiques de Dengfeng au centre du ciel et de la terre », huit sites dont le monastère Shaolin, sa forêt de pagodes (塔林) et le temple Chuzu (初祖庵).
少林寺
Shàolín Sìle monastère Shaolin
嵩山
Sōng Shānle mont Song
Le wushu, un sport de compétition
Sous la République populaire, les arts martiaux deviennent aussi un sport, sous le nom de wushu. En 1958, le gouvernement crée l'Association chinoise de wushu pour encadrer l'entraînement ; la commission des sports fixe des formes standard pour les principaux styles, avec programmes et grades d'enseignants. Pendant la Révolution culturelle (1966-1976), la pratique des arts martiaux traditionnels est découragée ; la politique s'assouplit ensuite.
Le wushu moderne se pratique de deux façons :
• les enchaînements (套路, tàolù), jugés selon des critères esthétiques et techniques, à mains nues ou avec des armes ; le tai-chi y est une épreuve à part entière, surtout inspirée du style Yang ;
• le combat libre, le sanda (散打), un sport de contact où les coups de poing, les coups de pied et les projections sont permis.
Le wushu est devenu international avec la Fédération internationale de wushu (IWUF), qui organise des championnats du monde tous les deux ans ; le premier a eu lieu à Pékin en 1991. Le wushu est au programme des Jeux asiatiques, mais pas des Jeux olympiques. En 2008, le CIO a autorisé les organisateurs des Jeux de Pékin à tenir un tournoi de wushu en parallèle, une première. En janvier 2020, il a annoncé l'entrée du wushu aux Jeux olympiques de la jeunesse, prévus en 2022 puis reportés à 2026.
L'acteur Jet Li a été cinq fois champion de Chine de wushu avant de faire carrière au cinéma ; plus tôt, dans les années 1970, les films de Bruce Lee avaient fait connaître le kung-fu en Occident.
套路
tàolùenchaînement (de wushu)
比赛
bǐsàicompétition, match
Mots à retenir
功夫gōngfu
habileté, art ; kung-fu · HSK 3
武术wǔshù
art martial · HSK 3
太极拳tàijíquán
tai-chi · HSK 7-9
公园gōngyuán
parc · HSK 2
比赛bǐsài
compétition, match · HSK 3
传统chuántǒng
tradition ; traditionnel · HSK 4
少林寺Shàolín Sì
le monastère Shaolin · HSK 7-9
套路tàolù
enchaînement
Sources
Les références à partir desquelles cette page a été écrite.
- UNESCO, Taijiquan, UNESCO Intangible Cultural Heritage, 2020
- UNESCO, Decision of the Intergovernmental Committee: 15.COM 8.b.21, UNESCO Intangible Cultural Heritage, 2020
- Tai chi, Wikipedia
- 太极拳, 维基百科 (Wikipedia)
- Tai-chi-chuan, Wikipédia
- Chen-style tai chi, Wikipedia
- Zhang Sanfeng, Wikipedia
- 明史, 卷二百九十九 (方伎传, 张三丰), 维基文库 (Wikisource)
- Chinese martial arts, Wikipedia
- Kung fu (term), Wikipedia
- Shaolin Monastery, Wikipedia
- 少林寺, 维基百科 (Wikipedia)
- Dengfeng, Wikipedia
- Dengfeng, Wikipédia
- Wushu (sport), Wikipedia